Réédition de l’ouvrage de 1894 - Imprimerie CHASTRUSSE et Cie, Brive, 1964
Date : 30/03/2023
Canton de Sornac, arrondissement d'Ussel, ancien archiprêtré de Chirouze (Creuse). — Superficie : 1151 hectares ; population : 267 habitants : distance du chef-lieu cantonal : 10 kilomètres.
Un pâturage immense, voilà bien, ce semble, l'idée qui se dégage du nom de Millevaches, moins justifié peut-être de nos jours qu'il ne le fut à l'époque où il se produisit. De bonne heure, il s'est étendu à tout l'austère et froid plateau dont j'ai dit à l'article MEYMAC que le mont Bessou, dans cette paroisse, marque, sinon le point central, du moins le point culminant (984 mètres). Millevaches en est le chef-lieu attitré : nulle part autant qu'au rayon de son clocher, on n'éprouve l'impression de solennité morne et de silencieuse nudité qui vous pénètre à chacun des grands ressauts de la province, particulièrement à celui-là. Sur ce vaste plateau, dit M. Treich, rarement la moisson jaunit ; la fleur des champs ne peut y vivre, et les grands bois qui l'ombrageaient jadis, courbés par la tempête, étouffés par le givre et la glace, reposent immobiles, intacts, sous des monceaux de tourbe. Dans ce désert aride, il n'est pas un rocher, pas un coteau qui borne l'horizon ; ni torrents, ni cascades, ni mousse verte pour reposer les yeux ; tout y est uniforme. C'est la plaine sans fin, noircie par la bruyère, marécageuse et froide, triste et sombre comme la nuit.
Mais au physique comme au moral, l'élévation, l'austérité, sont les deux sœurs de la fécondité. De ce plateau de Millevaches s'échappent comme d'un immense réservoir des rivières qui fécondent nos vallées et donnent même leurs noms à des départements : Vienne, Creuse, Vézère, Triouzoune, etc. D'où peut-être le nom de Undosus, Odouze, au mont de 954 mètres qui domine au nord la source de la Vienne et détermine entre Loire et Garonne la ligne de partage des eaux.
S'il est dans la paroisse de Saint-Setiers, quoique aux limites de la nôtre, la source même de la Vienne est placée sur le terrain de Millevaches, dans des pacages de plus de 800 mètres à son bord nord-ouest. Puncteius parle de cette source dans le quatrain suivant :
Irrorat superas, sinuosis flexibus, aras
Montibus emanans Mille vaccis, alma Vienna
(VIGNANAM indigena patrio sermone profantur) ;
Inde Lemovicum praceps defertur in urbem.
« La bienfaisante Vienne, que ses riverains appellent en langage du pays la Vignané, sortant des monts de Millevaches, arrose de ses eaux sinueuses les hauteurs du pays, puis descend à cours précipité vers la cité de Limoges. »
« Il y a, disait un jour plus poétiquement encore Mgr Berteaud, il y a au fond de mon diocèse une montagne mélancolique. Autrefois elle avait des plis au front et son panache vert frappait au loin la vue : aujourd'hui la montagne a perdu ses forêts, elle est mélancolique ; mais elle garde dans ses flancs la goutte d'eau que Dieu lui a donnée pour fertiliser la belle France. C'est là que naît la Vienne. Je l'ai vue bien des fois, et chaque fois que mes yeux tombaient sur cette petite rivière qui a tout au plus un pied de large, je me plaisais à la suivre dans ses capricieux détours ; elle s'en va, elle vient ici, là, puis tourne vers un autre point : « Je me hâte, mes soeurs, j'ai de belles destinées et des services à rendre : je vais vers les frontières de la Touraine ; je dois porter un jour sur mes eaux les reliques du grand saint Martin. . » Je l'ai vue partir ainsi, cette douce petite rivière, qui, semblable au Simoïs dans l'Illiade, au Jourdain dans les Saintes-Lettres, a parmi nous sa célébrité. »
Deux cents âmes environ, c'est-à-dire les quatre cinquièmes de la paroisse entière, forment le bourg de Millevaches, dévoré le 4 septembre 1871 par un incendie qui n'y laissa debout presque aucun bâtiment. Il est situé à très peu de distance du point de croisement des deux routes qui sillonnent ses landes : celle de Meymac à Aubusson et celle de Sornac à Bugeat.
Roger de Leron, grand seigneur de la contrée, dont la famille, éteinte depuis quatre siècles aujourd'hui, avait alors un représentant sur le siège de Limoges (Jourdain de Leron), fit en 1048 don de l'église à Uzerche, pour le bien de son âme et le repos de celle de ses parents. Il y joignit tout l'alleu qu'il avait dans l'endroit, avec ses prés, ses forêts, ses terres et ses terrains incultes, ainsi que les appartenances de l'église elle-même. Gérald, son fils clerc, souscrivit à ce don, de même que ses trois autres fils laïcs, Gui, Aymar et Géraud. Mais son gendre, Hugues de Barmont, se jeta sur le bien donné comme sur un bien dont on spoliait sa femme, et le retint par usurpation jusqu'à ce que sa fille Pétronille et son fils Aymoin, né d'une alliance postérieure, le rendirent à Uzerche. Pétronille y fut particulièrement incitée par le malheur. A peine son père avait-il fait sa faute qu'elle se vit abandonnée de son mari et contrainte de se réfugier au château de Rochefort, paroisse de Sornac [1]. Là, dans la solitude, elle réfléchit à l'injustice commise et la répara pour sa part entièrement, en confirmant à l'abbé d'Uzerche le don de son père, devant Amblard Guillebaud, son hôte, et le Vicomte de Comborn. Quant à son demi-frère Aimoin, qui avait bénéficié sans droit de la faute de Roger, non seulement il remit dans son intégrité la possession d'Uzerche, mais il y ajouta deux mas patrimoniaux qu'il se trouvait avoir sur les lieux mêmes. Plus tard, se voyant sur le point de mourir, il fit encore, près de l'église, don de deux autres biens.
Ce ne fut pas tout. Les cinq frères de Boisse donnèrent vers 1086 le village d'Ambils, qui s'est probablement depuis confondu avec le bourg, selon les conjectures de M. Champeval, publicateur des actes. Gérald de Boissières fit également l'abandon de Longy, village de la paroisse assez peu éloigné. Etienne Gautier, qui en avait le fief et qui partait pour Jérusalem (1096 environ), du conseil de son suzerain, livra aussi ses droits. Même cession pour ceux qu'ils prétendaient ou avaient pu prétendre de la part de Roger de Trébaille, de Barmont, de Géraud de Confolent, de Rigaud la Mouche, de Hugues de Saint-Exupéry et de sa femme, qui était une Barmont, de Bernard de Peyrelevade et d'autres encore. Une famille de Viraleill donna un mas de la paroisse de Saint-Merd, sur la limite de Millevaches, et le vicomte même d'Aubusson Reynaud, uni à son frère Ramnulfe, voulut offrir la moitié de son bois de las Jarousses au voisinage de l'endroit.
Millevaches devint ainsi, dès la fin du XIe siècle, une dépendance appréciable de l'abbaye d'Uzerche. On ne sera donc pas surpris d'en voir citer l'église, sous le vocable de sainte Madeleine, dans des pièces importantes du Cartulaire de cette abbaye : trois bulles de papes, de 1144, 45 et 78, plus le privilège de l'évêque Sébrand en 1185 ; on ne le sera pas davantage de voir cette église devenue prévotale vers 1092, avec le moine GÉRALD pour prévôt. Le titre de prieuré prévalut plus tard. On connaît quelques titulaires : Guy DE LA TOUR, en 1431 et même en 1421 ; ANTOINE DE LA TOUR, en 1573 ; PIERRE REBEYROLLE, en 1594 ; JEAN DUVAL, en 1664, et BARTHÉLEMY LONZY, du village de ce nom (aujourd'hui Longy), en 1673. Ces prieurs étaient à la nomination de l'abbé d'Uzerche. Seigneurs de l'endroit, ils y avaient juridiction. Leur bénéfice qui ne valait plus au dernier siècle que de 4 à 500 livres, dont il fallait encore soustraire quelques redevances au chapitre uzerchois, fut uni définitivement à ce chapitre par décret du 27 novembre 1761.
L'évêque de Limoges prit alors le droit de nomination à la cure. Jusqu'alors les curés de Millevaches, simples vicaires perpétuels ou congruistes, avaient été nommés ou par l'abbé d'Uzerche ou par le prieur local, au XVIIe siècle, non sans protestation de l'abbé. Sont connus comme tels : vers 1689, Léger Lestang ; 1759, Léonard Parrical, qui résigne pour Saint-Salvadour en faveur du suivant ; Jean-Blaise David, qui n'est plus qu'ancien curé vers 1765: ex-vicaire de Seilhac, on le voit en 1772 habitant le château de la Jante, paroisse de Saint-Salvadour ; 1765, Mathieu Jourdain ; vers 1773, N. Péconet ; 1774, Gilbert-Marien Achard, qui, saisi par la Révolution comme prêtre fidèle, fut enfermé d'abord au petit-séminaire de Bordeaux puis déporté sur le Dunkerque, en rade du Port-des-Barques (côtes de France), libéré le 12 avril 1795 et nommé au Concordat curé de Montignac, en Périgord, où il a dû mourir. Ses sucesseurs, non depuis cette époque, mais depuis 1830 environ, ont été : 1831, Léonard Libouroux ; 1835, Jean Vergne ; 1838, Jacques Dunaigre ; 1843, Michel Clauzanges ; 1847, Joseph Vernède ; 1853, François Pontv ; 1877, Paul Vennat ; 1885, Antoine Gaillot ; 1890, François Clidières ; 1893, Antoine Gidron.
L'église, dotée par l'impératrice d'un beau tableau de sainte Agnès et rebâtie depuis l'incendie de 1871, l'a été dans le style roman, sous le vocable du Sacré-Coeur. Elle ne dessert, avec le bourg, rebâti de même et d'un aspect plus agréable, que les villages de Longy et du Masgimel, avec les deux Moulins de Long), et des Naux. Mais à ces villages s'ajoute, pour le service curial, Chavanac, petite paroisse peu distante et presque tout entière enfermée dans son bourg.
On cite comme très beau le granit de Millevaches. Les gros moutons de sa montagne étaient autrefois aussi très appréciés sur les marchés de la Creuse.
ADDITIONS ET CORRECTIONS
Autre prieur : 1462, RAYMOND DE LA TOUR. Autres curés : 1493, Léonard Cezeyrac ; 1638, François Masgimel ; 1696, Jean Chauveau ; 1896, Pierre Penaud.
[1] Un château qui, vers 1388, aux mains des Comhorn, avait la haute justice de Millevaches.