Extrait du Bulletin de la Société Archéologique et Historique du Limousin TOME XCVI, 1969
Date : 02/04/2023
SAINT-JEAN-EN-SAINT-ETIENNE
Déclaration de Joseph-Clément Hugon, curé de Saint-Domnolet de Limoges (22 Mars 1764)
par Michel TINTOU
Le 24 février 1764, l'éboulement d'une muraille ensevelit trois terrassiers : Gaucher Missou, dit Faucher, Pierre Ambleur et Léonard Landry, alors qu'ils étaient occupés à creuser les fondations d'une serre dans le jardin de l'évêché de Limoges. Les victimes sont inhumées le lendemain dans le petit cimetière de Saint-Jean-en-Saint-Étienne.
Un mois plus tard, le 22 mars, à la suite de ce fait-divers tragique, le curé de Saint-Domnolet, Joseph-Clément Hugon, charge maître Thoumas, notaire royal, d'enregistrer une déclaration et de la signifier à Joseph Géry, vicaire de la cathédrale et curé de Saint-Jean.
La triple inhumation paraît illicite au curé de Saint-Domnolet, les ouvriers étant décédés dans sa paroisse, Joseph-Clément Hugon proteste auprès de son confrère en indiquant avec précision les limites du territoire dont il a la charge. Il rappelle les transformations survenues depuis quelques années et en particulier les importantes acquisitions faites, en 1757, par Monseigneur du Coetlosquet, destinées à l’agrandissement du jardin de l'évêché. Tout en affirmant son profond respect envers l'ancien évêque de Limoges, il n'entend pas s'incliner devant le fait accompli. Les termes modérés et apparemment conciliants ne sauraient dissimuler l’énergique fermeté de Joseph-Clément Hugon qui, soucieux « de laisser à ses successeurs la cure de Saint-Domnolet telle qu’elle étoit lorsque la providence daigna la luy confier » entend, conformément au droit canonique, rester le maître sur l’étendue de sa paroisse.
Le document nous apprend, en outre, que le modeste édifice placé sous le vocable de saint Jean-Baptiste, édifié en face du portail latéral de la cathédrale, dans lequel, par privilège épiscopal. datant au moins de 1505, tous les enfants de la ville et de la Cité recevaient le baptême pendant les octaves de Pâques et de Pentecôte1, ne possédait pas de tabernacle. Malgré le titre de curé porté par son titulaire, ce n'était donc pas une église stricto sensu, mais plutôt une chapelle baptismale. Malgré sa brièveté, l'acte renferme également de précieuses indications topographiques.
Aujourd'hui vingt deux mars mille Sept Cent Soixante quatre. après midy, pardevant nous Pierre Thoumas, notaire garde nottes du Roy à Limoges, et tesmoins soussignés, a comparu sieur Joseph Clément Hugon, prêtre, Curé de Saint-Domnolet, lequel nous auroit requis de nous rendre pardevers et au domicile du Sieur Gery, un des vicaires de la Cathédrale et Curé de Saint-Jean, aux fins de lui dire ce qui suit :
Pour ce est qu’aujourd'hui le 22 mars 1764, nous nous serions transportés à la maison dudit sieur, sise en la paroisse Saint-Julien-Sainte-Affre, ou étant et parlant à la demoiselle sa nièce, nous luv aurions dit, au nom du requérant, qu'il est de notoriété publique que la paroisse de Saint-Domnolet commence en descendant de Saint-Étienne à main droite, passe devant le pariage qui en est une dépendance, comprend toute la rue qui conduit à l’abbaye de la Règle, comme aussy celle qui est bordée à la gauche par des bâtiments de ladite abbaye et murs et clôture d’icelle, et à la droite par plusieurs maisons, dont la dernière, qui est canoniale, est occupée par Mr l’abbé De Malledent, Chanoine de l’église de Limoges. Il est encore de notoriété publique que le bout de ladite rue, dont l’extrémité a été nouvellement convertie en une basse cour à l’usage de mon dit sieur, traversoit et occupoit la plus grande partie de son nouveau jardin bas, ayant à gauche lesdits murs de clôture de la Règle, et en avançant plusieurs vignes et terres qui se terminent à la rivière, et à droite suivoit le mur de la terrasse de mondit Sieur l’abbé de Maledent, suivoit aussy le mur de la terrase du jardin commun du Chapitre, alloit toujours en avant par ligne droite, en inclinant vers le jardin du Doyenné, passoit sous les tonnelles dictes Las gribas, et aboutissoit enfin à la rue par laquelle on monte aux petites maisons.
Il est encore de notoriété publique que vers le milieu dudit grand chemin, on entroit dans un autre chemin plus étroit qui subsiste en partie et qui conduit au lieu nommé le Jeu d’Amour, de là descend jusqu’à un ruisseau dit Merdanson, lequel se jette dans la rivière de Vienne et sépare la paroisse de Saint-Domnolet de celles qui l’avoisinent ; elle en est aussy séparée par le chemin qui mène au Jeu d’Amour, en sorte que tout ce qui est en dessus, comme jardins, vignes, terres, enclos de l’abbaye, grand chemin cy dessus désigné forment, de ce côté, son territoire paroissial.
Cependant Monseigneur Ducoëtlosquet, ancien Évêque de Limoges et précepteur des Enfants de France, voulant agrandir le jardin de l'évêché, se procura une terrasse, et par dessous un jardin bas, acquit, en 1757, différentes vignes et terres de ladite paroisse, au lieu indiqué, engloba avec elles le susdit grand chemin et ferma de murs ce contours immense, laissant à mondit Sieur l’abbé Demaledent ce qui n'étoit pas à sa portée.
Le profond respect du requérant pour Monseigneur l'ancien Évêque de Limoges, empescha qu'il ne fit, avec ses paroissiens, une opposition juridique à l'exécution d'un tel projet, mais il ne luy vint ni ne pouvoit luy venir en pensée que mondit Seigneur, en englobant ce terrain immense de sa paroisse, eut intention de l'en distraire, aussy ne l'a-t-il jamais entendu si son illustre successeur estime devoir le faire. Observateur comme il est de la règle, il y procédera selon les formes canoniques, et le requérant se prêtera à tout ce que voudra sa Grandeur. mais en attendant, et jusques à un décrêt, des limites de sa paroisse, qui ne peuvent changer par une voye de fait, subsisteront comme elles ont été de tout temps.
Cependant, le curé de Saint-Domnolet demeure averti qu'au préjudice de son droit paroissial le dit sieur Gery auroit fait l'inhumation, le vingt cinq février de la courante, de trois hommes qui, étant occupés à la fouille des terres au lieu ou étoit le cy-devant grand chemin, et sous la terrasse de mondit sieur l'abbé de Maledent, auroient été ensevelis et écrasés le vingt quatre. De quoy le requérant auroit été informé trop tard.
Il est triste pour luy de se voir forçé par son titre à porter plainte contre les entreprises et voyes de fait du Sieur Gery, au reste cette discussion est étrangère à Messieurs de la Cathédrale, le requérant n'ignore pas les prééminences de leur Église, il scait qu'ils sont en possession de Benie cure, samedis de Pasques et de la Pentecôte, les sacrés fonts de leur église de Saint-Jean, il scait encore qu'ils ont pû se décharger en partie du soin de ladite église et commettre un de leurs vicaires, pour, sous les ordres de Messieurs du Chapitre, administrer durant les deux octaves de Saint Baptême.
D'autre part, le Sieur Gery ne peut pas ignorer que comme il n'y a eu jamais de tabernacle en l'église de Saint-Jean, ses prédécesseurs aussy n'avoient eu jamais de cimetière; c'est en mille Sept Cents Cinquante un qu'il crut devoir s'en donner un. Il prit, à cet effet, l'emplacement d'une petite maison qui venoit de tomber en ruine, et il le convertit en cimetière. Du reste le requérant ne veut ny n'entend contester au sieur Gerv les droits et les émoluments attachés à son bénéfice; qu’il en jouisse paisiblement, mais qu'il ne trouble pas les autres dans leurs anciennes possessions. Luy même verroit-il d'un œil indifférent un de ses confrères luy disputer sa stalle avec son rang de reception ? Le requérant n'a garde de vouloir s'arroger des prérogatives qui luy sont étrangères, mais il doit à son titre de laisser à ses successeurs la cure de Saint-Domnolet telle qu'elle étoit lorsque la providenee daigna la luy confier.
I1 estime que des changements faits sur la superficie du lieu, des vignes arrachées, des terres englobées, des chemins barrés, des murailles élevées, ne sont pas un moyen de droit pour diminuer le territoire paroissial, en reculer ou ôter les limites. Par exemple feu Monsieur l'abbé Du Maledent Du Puynimbert, Chanoine de Limoges, demeurant avec Monsieur l'abbé Marchandon, aussi Chanoine, dans la maison canoniale qui tient au Pariage, crut devoir fermer le petit chemin qui alloit en bordayant l'église jusqu’à la place qui est devant la porte faisant face à la maitrise, et il en convertit le terrain, partie en basse cour et partie en jardin, le mur de clôture dudit petit chemin appuyé d'une part contre l'église Cathédrale et de l'autre contre la pile du Pariage.
Sans doute que ce changement fait de nouveau dans le local ne peut nuire à un tiers, ni ne favoriser les voyes de fait du Sieur Gery, contre lesquelles le requérant proteste de tout ce que de droit. Cependant, avant que de présenter sa requête en complainte, il croit devoir à son état d'attendre le retour de son Évêque, prendre ses ordres, se remettre à sa décision, afin, que le Sieur Gery ne prétende cause d’ignorance.
De tout ce que dessus iceluy, ai laissé copie du présent acte. Fait et passé à Limoges, en présence des sieurs François Maisongrande et Me Jean Thoumas avocat en parlement, habitants dudit Limoges, témoins.
Signé : Maisongrande, — Hugon, Curé de Saint-Domnolet, — Thoumas. — Thoumas.
D’après l’abbé Nadaud, l’église de Saint-Jean « était dépourvue de paroissiens, presque réduite à rien et très appauvrie, ... quoique la plus ancienne de la ville et du diocèse, était cependant la plus pauvre, n’ayant d’autre revenu que celui d’un des quatorze vicaires du choeur de la cathédrale, qui lui est unie, à raison de quoi le curé est obligé d’assister à l’office, et une petite dîme dans le village de la Baconnie dépendant de la paroisse. Il n’y a point de presbytère, presque point de casuel, ses revenus ne s’élèvent pas à la somme fixée pour la portion congrue. Il convenait de les augmenter par l’union de quelques petites vicairies ou chapellenies, fondées anciennement dans cette église ; les fondations seraient exactement acquittées dans l’église où elles aveient été faites, et leur revenu quoique médiocre serait recherché avec plus de soin par les curés, dès qu’ils feraient une portion de leur bénéfice ». — Abbé Joseph NADAUD, Pouillé Historique du Diocèse de Limoges, BSAHL, t. LIII (1903), p. 107.
En tête d’un registre paroissial de Saint-Jean-en-Saint-Etienne déposé à la Bibliothèque Municipale de Limoges sous la côte GG 190, se trouve une copie de deux sentences de la Sénéchaussée de Limoges, du 23 février 1696 et 16 février 1758, maintenant le curé de Saint-Jean en possession du droit de baptiser tous les enfants qui naissent pendant les octaves de Pâques et de la Pentecôte dans toutes les paroisses de la ville, cité et faubourg du pont Saint-Martial. — Inventaire-sommaire des Archives Communales de Limoges antérieures à 1790, rédigé par Antoine Thomas, Archiviste Municipal, Limoges, 1882, p.