Date : 02/04/2023
SAINTE-FÉLICITÉ
En descendant la rue du Pont-Saint-Martial, on trouve à sa gauche une petite place, au fond de laquelle se dresse une vieille masure en partie cachée par une vigne, c'est l'ancienne église Sainte-Félicité.
Cette église, occupée depuis la Révolution par des ménages ouvriers, est appelée à disparaître prochainement. Déjà, sa partie postérieure est démolie, aussi est-il temps de fixer ses dimensions et les quelques détails d'architecture qui subsistent encore.
Jusqu'en 1791, Sainte-Félicité a été une des seize paroisses de notre ville. Elle était limitée au Nord et à l'Est par celle de Saint-Michel-de-Pistorie, au Sud par celle de Feytiat, à l'Ouest par celle de Saint-Gérald.
Fondée probablement par Saint-Martial, au IIIe siècle, sous le vocable de la Trinité, elle était placée au centre de l'ancienne Augustoritum, dont les habitations couvraient les deux rives de la Vienne, aux abords du pont que les conquérants avaient fait construire. Non loin d'elle s'élevaient le théâtre et les palais des fonctionnaires romains. Devant elle passait la grande voie qui reliait les capitales des deux Aquitaine, Bourges et Bordeaux, or on sait que les voies amenaient la richesse dans les maisons qu'elles traversaient. Ce dut être le moment de splendeur pour cette première paroisse.
Cette prospérité cessa le jour où les Barbares détruisirent la ville romaine et dispersèrent ses habitants.
Il est difficile de parler de l'édifice primitif, celui du IIIe siècle, pas plus que de celui qui lui succéda, du Ve au XIIe. Aucun document ne les a décrits, aucun dessin n'en a donné l'image
Nous signalerons cependant que les proportions de l'église actuelle correspondent bien à celles que comportaient les basiliques romaines, qui, d'après Vitruve, avaient en largeur au moins le tiers de leur longueur. Or, l'église Sainte-Félicité mesure six mètres de largeur sur dix-huit de longueur.
Après avoir été incendiée en 1105, lors de la lutte entre les habitants du Château et de la Cité de Limoges, elle fut détruite en 1182 par les troupes d'Henri II Plantagenet au moment où il guerroyait contre ses fils, en même temps que le pont Saint-Martial.
L'église ne tarda pas à se relever et sa reconstruction dut coïncider avec celle du pont, dont elle contemporaine. Son portail, les arcatures de l'intérieur accusent bien le commencement du XIIIe siècle.
Après avoir porté le nom de Saint-Symphorien, l'église fut placée dès 1371 sous le vocable de Sainte-Félicité. En 1565, on réunit à son territoire la petite paroisse de Saint-Lazare qui occupait le coteau en face sur l'autre rive de la Vienne et qui, au commencement du XVIIIe siècle, possédait encore une chapelle et un château.
La première image de l'église apparaît en 1593, au bas d'un dessin représentant les restes du théâtre de Duratius. Ce dessin faisait partie d'une suite exécutée par un moine de l'abbaye de Saint-Martin et conservée dans ce monastère. Dom Champion, célérier des Feuillants, communiqua ces dessins en 1747 au comédien-archéologue Beauménil, qui en prit une copie. M. Louis Guibert les a reproduits dans son étude sur les « Anciens dessins des monuments de Limoges ».
L'église Sainte-Félicité apparaît sous la forme d'un parallélogramme ; elle a une toiture à deux eaux et est éclairée du côté sud par trois fenêtres à plein cintre. Elle est précédée d'une tour carrée dans laquelle s'ouvre le portail, surmonté d'une fenêtre circulaire. Cette tour est couverte par une coupole avec croix. A l'extrémité nord-est, on voit surgir une seconde coupole avec croix plus petite que la première.
Beauménil, qui en a fait bien d'autres, a imaginé ces deux coupoles. En effet, l'église Sainte-Félicité, telle que nous le voyons, n'a jamais eu de tour servant de clocher. Elle avait un pinacle très simple surmonté d'un clocheton. Le pinacle du chevet était peut-être surmonté d'une croix ; mais il n'y avait pas de chapelle latérale surmontée d'un dôme du côté nord. Cela ressort du reste des autres dessins ou plans que l'on possède.
Ce dessin a été reproduit avec quelques variantes : dans l'Essai sur la Sénatorerie, de Duroux (1811), pl. 1, n° 5, dans l'Album de l'historique monumental, de Tripon, 1840, pl. 20. Il a été copié par Allou, dans la collection de dessins appartenant à la Société archéologique (pl. 1. n° 1, des mon. romains).
Dans son Album, Tripon s'est bien gardé de reproduire les coupoles de Beauménil, il s'est contenté de placer un clocheton sur le pinacle de l'église et il a eu raison.
La second figuration de l'église Sainte-Félicité est fournie par Jouvin de Rochefort dans son plan de Limoges dit des trésoriers de France (1680).
L'église nous apparaît avec son portail surmonté d'un pinacle et son chevet droit, telle que nous la voyons aujourd'hui. Elle est précédée d'un parvis fermé par une murette et d'un cimetière. Derrière l'édifice se trouve un second cimetière.
Ce dessin ne fait en aucune façon figurer la tour du clocher et les deux coupoles de Beauménil.
Examinons maintenant les plans de Limoges de la fin du XVIIIe siècle. Tous procèdent de celui qui fut dressé sur l'ordre de Turgot par Trézaguet, ingénieur en chef des ponts et chaussées. Il fut exécuté par François Alluaud, ingénieur, de 1765 à 1768.
Le plan de Trézaguet nous montre l'église dans l'état ou elle se trouvait au moment de sa désaffectation en 1791.
L'édifice est orienté et il a la forme d'une croix latine dont les bras sont très courts. Il mesure six mètres de largeur sur dix-huit de longueur. Le transept nord a été allongé pour en faire une chapelle, peut-être celle de Notre-Dame, dont parlent les registres paroissiaux. La sacristie attenante forme l'angle nord-est.
L'église est précédée d'un parvis fermé d'une murette.
Le cimetière situé au devant est remplacé par la place publique. En revanche, celui placé derrière, avec entrée au sud-est de l'église, a une superficie beaucoup plus grande qu'autrefois, le mur qui le fermait subsiste encore.
L'état actuel de l'église permet d'ajouter quelques détails :
La démolition de la moitié de l'église du côté du chevet montre les nombreuses modifications qui furent apportées lors de sa transformation en logements particuliers.
Le transept sud, qui étranglait le chemin de la Font-Pinot, fut démoli en 1791, les anciennes fenêtres furent murées et remplacées par d'autres. Le dallage fut enlevé.
L'église devait être mal éclairée au moment de sa construction. Le désir des fidèles de suivre les offices dans leur livre d'heures dut entraîner l'élargissement des fenêtres. Nous supposons que cette transformation eut lieu au XVIe siècle. Le premier dessin nous en montre trois du côté sud qui subsistent encore.
Ces fenêtres étaient-elles ornées de vitraux peints ou simplement de vitres blanches montées en petits plombs, nous l'ignorons.
La voûte, en anse de panier et en bois, subsiste encore. Nous ne pensons pas que l'église ait jamais été voûtée en pierre étant donné la faible épaisseur de ses contreforts. Ces derniers sont placés aux quatre angles, plus un sur chacun des côtés nord et sud.
Le portail a une seule voussure ogivale dont le tore s'appuie sur un chapiteau à feuillage avec tailloir carré. Au-dessus une arcature ogivale avec arrêt, comme nous en voyons dans tous les portails de nos églises rurales. L'ouverture circulaire qui le surmontait a été remplacée par une fenêtre carrée. Le pinacle et son clocheton ont disparu.
Les cintres en pierre sans ornements, qui encadrent les fenêtres et les chapelles des transepts, ont remplacé, au XVIe siècle, les anciennes arcatures.
A l'intérieur, les murs étaient renforcés par de larges arcatures ogivales, à tore proéminent, comme on en voit encore sur les façades de nos anciennes maisons des rues du Temple et Poulaillère.
Dans l'angle sud-est de l'église, près du maître autel, se trouve un caveau voûté en berceau de 2m70 sur 2m50, auquel on accède par un couloir étroit de quatre mètres de longueur. L'entrée de ce couloir était masquée par une large dalle. C'était probablement la sépulture des prêtres de la paroisse. On y a trouvé les ossements de onze personnes. Des peintures à fresque couvraient les murs et la voûte de ce caveau. Ces peintures sont tellement altérées par l'humidité qu'il n'a pas été possible de les reproduire. Celle du côté nord, la mieux conservée, présente une scène qui se retrouve dans d'autres églises. Le Christ, les bras levés, montre les stigmates de ses mains aux saints et aux saintes groupés autour de lui. Au-dessous, et séparé par une large bordure, d'autres personnages. Le tout se trouve dans un encadrement rouge qui suit le contour de cette face du caveau, et s'arrête à 50 centimètres au-dessus du niveau du sol.
Certaines couleurs sont encore très vives, le rouge notamment. Il se pourraient que ces peintures aient appartenu à un édifice antérieur au XIIIe siècle. On sait que les peintures de la crypte de la cathédrale ont été attribuées au XIe siècle.
On a trouvé dans ce tombeau, nous a-t-on dit, un anneau et une médaille en argent et quelques monnaies en bronze d'Henri IV et de Louis XIII, offrant peu d'intérêt.
Il est possible que lors de la démolition de la partie ouest on trouve autre chose et notamment les caveaux de famille dont plusieurs personnes du quartier nous ont parlé.
L'église, située dans un quartier pauvre, ne devait pas être riche. Nous n'avons trouvé nulle part mention d'une pièce notable d'orfèvrerie lui ayant appartenu.
Au point de vue de la population, la paroisse de Sainte-Félicité avec ses 569 habitants, en 1789, n'arrivait qu'au septième rang parmi les seize paroisses de Limoges.
Dans cette population, les registres paroissiaux constatent la présence d'un grand nombre de "pauvres mendiants".
M. Louis Guibert qui a soigneusement étudié les registres paroissiaux de notre ville, n'a relevé le nom d'aucun personnage important né dans cette paroisse.
On trouve dans ces registres les noms d'un grand nombre de personnes adonnées aux industries du vêtement, tels que teinturiers, tisserands, droguetiers, sargetiers, tondeurs de drap, mouleurs de boutons. Cet ensemble montre combien la fabrication des tissus était active autrefois dans notre ville.
Les teinturiers affectionnaient le quartier du Pont-Saint-Martial, à cause des facilités que leur donnait la Vienne pour le lavage des laines après la teinture. Ils se servaient pour cela des bateaux recouverts d'une légère toiture qui ont disparu aujourd'hui, mais dont on se souvient encore.
Le passage de la route royale de Paris à Toulouse dans ce quartier se traduit par les hôteliers, les voituriers et les muletiers. C'est par le pont Saint-Martial que les petorou du Bas-Limousin venaient vendre à Limoges leurs primeurs et leurs vins. Le marché de ces denrées avait lieu sur la place Manigne.
Le moulin à poudre situé près du pont, devenu plus tard le moulin à kaolin des Baignol, fournit quelques mentions de "compagnons poudriers".
La paroisse s'étendant beaucoup dans la compagne, on n'est pas surpris de rencontrer les noms de cultivateurs, jardiniers, meuniers et vignerons, ces derniers, habitant les "cabanes" placées au milieu de leurs vignes, au temps peu éloigné où Limoges avait encore des vignes. C'est dans ces "cabanes" que s'étaient réfugiés les habitants fuyant la ville, au moment de la peste de 1631, et c'est là que plus tard; on retrouva leurs corps entassés.
En 1791, le nombre des paroisses de Limoges fut réduit à quatre : Saint-Etienne, Saint-Pierre-du-Queyroix, Saint-Michel-des-Lions et Saint-Thomas-d'Aquin. Cette dernière engloba l'ancienne paroisse de Sainte-Félicité. Elle porte aujourd'hui le nom de Sainte-Marie, en souvenir de la chapelle du séminaire des Ordinands, transformé en caserne de cavalerie. Son église est l'ancienne chapelle des Dominicains, réduite en longueur par le portail et les greniers de la manutention actuelle.